Basile, ou comment on fait les chefs
Un article de SAN.
Basile ou comment on fait les chefs
C’est sur un vieux baril
De lessive en poudre Persil
Que le petit Basile,
Avec sa nounou Cécile
(Grande fille un peu débile
Et pas toujours facile,
Mais qui sans battre un cil
Ecoutait son doux babil),
C’est en cet asile,
Petit studio du Blanc-Mesnil,
Qu’il apprit, paraît-il
A lire sans trop de bile.
Ta nounou était très fière de toi.
C’est à la campagne, à Poissy,
Que les parents, en une après-midi,
S’étaient engagés à vie.
Ils avaient signé le crédit
Pour des murs Phénix au crépi
Blanc et tacheté par le moisi.
Ils avaient quitté Paris
Pour une petite maison dans la prairie.
Basile y rêvait d’un pays
Où l’on pleure, où l’on rit,
Et ne ménageait pas son lit
Pour les yeux bleus pailletés de Candy.
Tes parents étaient très fiers d’eux.
C’est à l’école primaire,
Faite de pierres meulières,
Que tu te découvris un frère.
C’était le fils de l’infirmière,
Une mère célibataire.
Nul dans toutes les matières.
Tu l’aidais, chaque soir, à faire
Ses devoirs. Mais la rombière
Qui t’enseignait la grammaire
Te dénonça à ta mère.
C’était bien, elle était fière,
Mais ce n’était pas ton affaire.
Tes parents étaient très fiers de toi.
C’est dans un catalogue
De La Redoute que le rogue
Basile se découvrit un bogue.
Affamé, bavant comme un dogue,
Il se réfugia dans les gogues.
Peu, même les psychologues,
Auraient tenté le dialogue.
Tu n’avais pas non plus de blog
Pour te panser de quelque églogue.
Alors, tu le diluas dans les grogs,
Et tu l’enfumas par la drogue,
Au son déflagrant de Boss Hog
.
Tu étais très fier de toi.
Outre les pages de ces femmes
Court-vêtues d’un linge infâme,
Comme l’on dit à Notre-Dame,
Tu te découvris une autre came :
Hi-Fi, VHS, Pal/Secam,
Azertyop et mémoire Ram…
Des mots codés aux relents d’Am-
Erique et d’Asie, de Paname.
S’ils t’attiraient le blâme
De vieux que le prix désenflamme,
Ils te donnaient au moins ce brâme
Qui en impose aux semblants d’âmes.
Tes potes étaient très fiers de toi.
Tu étais en tout le premier :
A l’école, au collège, au lycée.
Tu pouvais partout t’imposer :
En classe ou dans la cour de récré,
Sur les stades ou la chaussée.
Tu savais comment écraser
Les autres, moins favorisés.
Tu savais tout faire : compter,
Classer, retrancher, diviser,
Multiplier, additionner, parler.
Le reste : écouter, regarder,
Rêver, tu l’avais oublié.
Tes professeurs étaient très fiers de toi.
Puis, tu subis la voie royale :
Une prépa dure et lacrymale,
Une grande école commerciale,
Ton apprentissage à L’Oréal
Et ce premier poste chez Charal.
Tu te forgeas une morale
En te joignant aux bacchanales
Du vendredi soir. Là, cordial
Après cordial, tu te fis mâle :
Assuré, dynamique et jovial.
Part de l’élite nationale,
Tu prônais le dialogue social.
Le jury était très fier de toi.
Tu étais le plus sympathique
Des chefs et le plus « atypique » :
Tes baskets de marque Asics,
Ton jean Levi’s, ton blouson Creeks,
Ta chemise bleu électrique,
Attiraient le regard critique.
De tous les vieux et des caciques.
Le boss était le moins sceptique,
Car il savait bien que ta clique,
Grâce à tes réductions drastiques
De personnel et de fric,
Bossait jour et nuit – sans un tic.
Le boss était très fier de toi.
Tu étais, c’est sûr, le plus vendeur
Des cadres et le plus beau-parleur :
Beau-gosse, enthousiaste et bon acteur,
Tu mariais la force et la douceur
Dans une voix toute de chaleur.
Pour toi, chez toi, primait la valeur
D’échange sur celle du labeur.
Tu étais un « nouveau manager »,
Tu y croyais : pour toi, les râleurs
Ne manquaient ni de temps, ni de beurre,
Ni de respect. C’étaient des casseurs
Qui faisaient mieux d’aller voir ailleurs.
La société était très fière de toi.
A vingt ans, tu chassais la résille.
A trente ans, tu chopais le bacille
Du devoir et de la famille.
Tu délaissas les bars de Bastille.
Tu pris le premier vol pour Manille
Où t’attendait la jolie Camille,
De son faux nom marqué sur la grille
Du catalogue. C’est en Castille
Que tu l’engrossas. C’est à Séville
Qu’elle accoucha de ta fifille,
Pendant que de ton gros stylo-bille
Tu signais un contrat aux Antilles.
Ta famille était très fière de toi.
Et puis la maison, la grande maison :
Trois étages, véritable gazon.
Ce n’était pas le petit pavillon
De tes parents. La petite Marion,
Tes deux voitures, la télévision
A écran plat te désignaient champion !
Mais la peur de perdre un jour ta ration
De bonheur en boîte et sous perfusion,
D’être évincé de la compétition,
Te faisait trimer sans interruption.
Tu t’écrasais devant la direction
A qui tu devais gloire et promotion.
Ta femme était très fière de toi.
Enfin, tu fus licencié.
Trop vieux, trop coûteux, dépassé,
On ne voulait pas t’embaucher
Ailleurs. Tu faillis désespérer
Te plaindre, l’impie, de la société,
Chouiner comme un putain d’assisté !
Mais les subventions, les indemnités,
Les exonérations, sont tombées.
Tu t’en es goinfré pour monter
Ta propre boîte de conseil. Sauvé,
Tu peux maintenant bosser, trimer,
Cravacher jusqu’à en crever.
[T’es content ?]
La France est fière de toi, Basile.
Sylvain Bonnafoux
Juillet 2008
