Okrasa
De San.
Okrasa (d’après le film Quatre nuits avec Anna de Jerzy Skolimowski)
T’attendais quoi ? Tu croyais quoi ? Non, mais dis, qu’est-ce que tu croyais ? Okrasa ? Qu’est-ce que tu croyais ? Qu’est-ce que t’allais imaginer ? Qu’elle te tomberait dans les bras, comme ça ? C’est vraiment ça, que tu croyais ? Mais t’es qui pour penser ça ? Tu te prends pour qui ? Tu t’es vu ? Dis, tu t’es vu ? Tu t’es bien regardé ? T’existes même pas pour elle.
Pour elle et pour les autres, d’ailleurs. Tu le sais bien. A part ta grand-mère, à part la vieille impotente que tu bordes tous les soirs, t’existes pour qui ? On te voit pas. Tu ressembles à rien. Avec tes cheveux fous, pas coiffés, tes vêtements ringards, ta silhouette à peine arrondie par les ans, ta tête – toujours - rentrée dans les épaules, ton air penaud, coupable, tu ressembles à rien. T’es personne. On te voit pas. Tu fais rien pour qu’on te voie. Tu le sais.
Alors, pourquoi tu t’acharnes ? T’es rien. Tu bosses pas, où si peu. Si on te l’avait pas donné, ce boulot, à l’hôpital, tu ferais quoi, hein ? Il a été gentil, le directeur. Il a été gentil, tu trouves pas ? Pour ce que tu fais. Pour ce que tu es capable de faire, mon pauvre ! On te demande pas grand-chose, tu me diras, et c’est tant mieux. Tout ce que t’as à faire, c’est de gaver l’incinérateur. Ton boulot, c’est de cramer des saloperies à longueur de journée. Ca va, c’est pas trop difficile, hein ?
Quoique, tu me diras, t’as failli retourner en taule pour ça. Toi, on te donne une main à brûler, la main d’un pauvre type qu’on a dû amputer, tu le fais. Normal, c’est ton boulot. Et après, on vient t’emmerder. Parce que cette main, elle avait une alliance. C’est con, ça… tu t’en es même pas rendu compte. Tu aurais pu faire attention quand même… et ça a été dur, après, pour prouver ton innocence. Personne te croyait, jusqu’à ce qu’on retrouve la bague.
Jusqu’à ce que l’autre con, le pauvre type qu’on avait amputé, retrouve la bague chez lui. Ben oui, il avait pensé à l’enlever avant de se faire amputer. Logique. Il avait oublié, sans doute, et pensait qu’il l’avait gardée à la main. Comme si, obligatoirement, on avait dû la voler. Comme si on ne pouvait pas faire autrement. Comme si tu savais faire que ça. Voler. Violer. Parce qu’avant, avant tout ça, ton poste et l’histoire de la bague, t’as violé. Décidément…
Du moins, officiellement. T’as été condamné pour viol, alors pourquoi tu volerais pas ? Hein ? C’est ce qu’on pense. C’est ce que les autres se disent. On peut pas te faire confiance. Tu es capable de tout. D’ailleurs, tu l’as montré. Quelle idée, aussi, de pénétrer chez elle en pleine nuit, durant son sommeil. Franchement, mais quelle idée. Il t’est passé quoi par la tête ? Non mais, qu’est-ce qui s’est passé ? Dis-moi ! Okrasa ! Tu veux bien répondre, dis ? Ca va pas, dis, ça va pas ?
Non, mais, tu te rends compte de ce que t’as fait ? Pour le viol, j’dis pas. J’dis rien. Tu dis que c’est pas toi, tu l’as toujours dit, depuis le début, même quand t’étais en taule, tu le dis encore maintenant… OK, on a compris, c’est pas toi, le viol. T’es pas responsable. Et puis maintenant, c’est vieux. Hein ? On va pas revenir là-dessus, c’est du passé. Mais ce que t’as fait, là, ce que tu viens de faire, c’est toi, hein ? C’est bien toi ? Tu dis pas le contraire ? Non ? Oui ? On est d’accord.
Alors, comme ça, pendant quatre nuits d’affilée, tu t’es faufilé chez la belle Anna. Ben mon cochon… Et t’as fait quoi dans sa piaule, à la belle infirmière ? Rien ? J’ai du mal à te croire, mais si tu le dis… Alors, tu l’as regardée dormir, la blonde Anna ? Tu l’as juste regardée dormir ? Y’a trois ans, tu l’as vue se faire violer. Maintenant, tu la regardes dormir. Dis-moi, cette petite, c’est un peu ton cinéma, non ? Tu t’es fait un film, avec cette fille, c’est le cas de le dire.
Non, je plaisante. Revenons à nos moutons. (soupir) Tu sais, Okrasa, tu me fais de la peine. Je te vois, là, sur cette chaise aux pieds bouffés par la rouille, au siège poli par les kyrielles de types, de pauvres types, des types comme toi, qui t’ont précédé - des types comme toi, parce que des pauvres types, comme toi, y’en a, j’peux te le dire, t’es pas un spécimen très rare -, je te vois là, sur ce mobilier de fonction, vieux de trente ans, parce que dans la police, on dépense pas beaucoup en mobilier, je te vois là, pantelant, effondré sur ta chaise, boueux, pas coiffé, pas rasé, et – franchement, je te le dis comme je le pense -, tu me fais pitié.
Note : j’dis pas ça pour t’enfoncer. Je te le dis parce que je t’aime bien, et que j’veux être franc avec toi : tu me fais vraiment de la peine.
Cette fille, tu la connaissais à peine ? Tu la connaissais pas, en fait. Tu la connaissais même pas. Si ? Dis, tu l’avais déjà vue, avant ? J’veux dire, avant que tu la voies se faire violer : tu l’avais déjà vue ? Avant de te focaliser sur ses ongles rouges ? Ca, c’est marrant, quand même, les ongles rouges. Tu t’es introduit chez cette fille pour lui faire les ongles. Oui, c’est vrai, t’as seulement commencé… Parce que, tout ce que tu as remarqué, quand elle s’est fait violer, ce sont ses ongles rouges. Les ongles de ses pieds. Toi, tu la vois se faire prendre, debout, par-derrière, dans un hangar ou je ne sais quoi, et tout ce que tu vois, tout ce que tu remarques, ce sont ses pieds nus, dans la boue, ses pieds aux ongles rouges !
J’te comprends pas, Okrasa. Je te comprends pas. Je reprends. Cette fille, elle habite en face de chez toi. Elle est infirmière. Elle habite donc en face de chez toi, dans les logements réservés aux infirmières. Jusque-là, c’est tout ce que tu sais d’elle, qu’elle est infirmière. Jusque-là, jusqu’à son viol, tu l’avais peut-être jamais remarquée, non ? Tu l’as peut-être vue en train d’étendre son linge et puis c’est tout. A l’époque, avant qu’elle se fasse violer, tu n’y prêtais sans doute pas attention. Non ? Si. J’ai raison, tu le sais. Il a fallu qu’elle se fasse violer pour que tu la remarques, c’est quand même fort.
T’es quand même trop fort, Okrasa. Autrement, elle était pas intéressante, c’est ça ? Elle était pas assez jolie ? Elle était peut-être un peu trop ronde pour toi ? C’est ça, dis ? C’est ça ? Passons. Tu t’introduis chez elle, la nuit, pendant quatre nuits. Tu ne la touches pas. Si, tu lui as fait les ongles des pieds, ou presque, et tu as manqué de lui toucher un sein. Tu as failli lui toucher un sein, plutôt. T’as voulu, mais t’as pas pu, t’es pas allé jusqu’au bout… Je sais pas ce que je dois en penser. Je sais pas si je dois dire que t’as bien fait ou pas. Légalement, c’est mieux, sans doute, mais pour le reste, j’avoue que ça m’inquiète. Tu sais que tu m’inquiètes, Okrasa ?
Je reprends, donc : tu t’es introduit chez elle pour… 1) recoudre un bouton à sa blouse, ça c’était la première nuit, et c’est là que tu as failli lui toucher le sein, un de ses beaux seins bien ronds - elle est encore jeune, Anna, elle vient d’avoir trente ans… bon, 2) faire le ménage, enfin, passer la serpillière, 3) lui offrir une bague, elle est pas mal, au-dessus de tes moyens, sans doute, mais tu dis que t’as payé avec ta prime de licenciement, t’as même le certificat, OK… et 4) pour réparer le coucou que les autres lui ont offert pour son anniversaire. C’est édifiant.
En somme, t’étais un peu son ange-gardien… Et t’attendais quoi, en retour ? Est-ce que tu attendais quelque chose, Okrasa ?
Sylvain Bonnafoux - novembre 2008
