Les gens bizarres

De San.

Les gens bizarres

Il y a des gens bizarres... Dans ma rue, il y a des gens bizarres. Il y a des gens bizarres dans ma rue. Dans ma rue. [Il faudra bien un jour que j’en finisse avec la répétition. C’est trop facile. Il faudra bien, un jour, que je trouve autre chose. Il faudra bien, un jour, que j’écrive un texte, un poème, sans image et sans répétition. Quelque chose de plus naturel et sans parallélisme. Je veux risquer la platitude, le sans teint, la transparence d’une phrase quelconque.] Je ne les croise pas toujours, pas souvent, mais assez pour les voir trop souvent. Ils ne sont pas nombreux. Quatre, à tout casser. Je les croise, je ne fais que les croiser. Pas souvent, parce qu’ils ne sont pas nombreux. Pas tout le temps, parce qu’on a tous des choses à faire. Et pas les mêmes, ou les mêmes, mais pas au même endroit, pas en même temps. Ils passent et je les croise, quand – moi aussi – je passe. Je ne fais que passer, comme eux. On a tous des choses à faire. Ou alors, on fait semblant... comme eux.

On se croise.

Hier, j’ai croisé le petit homme. Je sais maintenant comment l’appeler. J’aurais pu le nommer autrement, voir autre chose que sa petite taille, car ce n’est pas ce qu’il a de plus remarquable, hélas, mais la petite taille ajoute au reste et le détermine. Elle complète la panoplie. La panoplie du petit homme : lunettes, moustache, moumoute, ceinture, sacoche. En plus, il est vieux. Il a le visage fané. Il a le visage fané, plein de rides, mais il a plus l’air fané que ridé, plus l’air chiffonné que ridé, fané - donc. C'est la moumoute qui donne cette impression. Un visage ridé, couronné d’une masse sombre, abondante et bien peignée, ça ne va pas. En le voyant, je m’interdis de penser qu’il est vieux, tout simplement. Je ne le vois pas vieux. Comme si lui-même préférait qu’on le croie fripé, chiffonné, froissé, mal foutu, moche et ratatiné, plutôt que vieux. Qui plus est, je l’ai déjà écrit, il est petit. Il est petit, vieux, moustachu, chauve et ringard. [Ca, c’est nouveau. Je viens de l’écrire. Je viens seulement d’écrire qu’il était ringard. A priori, rien ne permettait, au vu des éléments cités, de penser, ou de croire, qu’il en était ainsi, qu’il était ainsi : ringard.] C’est ce que je vois au premier coup d’oeil. Il est ringard. C’est tout ce que je vois. Qu’il est ringard. Pas démodé : est démodé ce qui fut à la mode [tautologie]. Rien de ce qu’il porte, sauf peut-être la sacoche, rien de ce qu’il porte ne fut à la mode. Ses lunettes, son blouson, son pantalon, ses chaussures, couleur de terre ou de muraille, couleurs et teintes d’hiver, ses vêtements et ses accessoires ne furent jamais à la mode. Il ne porte rien de ce qui fait l’excentricité commune, i.e. une différence homologuée, datée, répertoriée et consentie. Rien en lui pour dire, signifier, marquer, souligner, afficher, revendiquer, marteler une volonté quelconque de se distinguer. Et je ne vois que lui. Il porte sa ceinture par-dessus le blouson, avec naturel et discrétion, dans le plus grand silence.

Je le croise.

Quelques jours avant, j’avais croisé le porteur de sacs. Je sais maintenant comment l’appeler. J’aurais pu difficilement le nommer autrement [faux : il me fait aussi penser à un héron, avec ses jambes croisées et son nez busqué], difficilement voir autre chose que les deux sacs qu’il tient en permanence, comme un porteur d’eau, car c’est ce qu’il a de plus remarquable, hélas, et ces deux sacs préludent au reste et le déterminent. Ils complètent moins la panoplie qu’ils ne la créent. La panoplie du porteur de sacs : espadrilles, sourire, pieds, nez, sacs. En plus, il est à peine plus vieux que moi. D’allure juvénile, fixé dans une éternelle pré-adolescence. C’est sa coupe de cheveux, peut-être, qui fait cette impression. Il a les cheveux coupés courts, bien dégagés derrière et sur les côtés, et un peu plus longs sur le dessus, séparés par une raie – sur le côté. Son visage, quels qu’en soient le teint, la tessiture, paraît net et frais comme avant l’âge ingrat. Le sourire benêt ajoute à l’impression, qui laisse croire qu’il n’a jamais connu le mal. Pour un peu, je le croirais innocent, comme l’idiot du village, pas fou [d’ailleurs, il n’est pas fou]. Il inspire au personnel de la cinémathèque, qui le tutoie, moins de peur que de condescendance. Qui plus est, je l’ai déjà écrit, il a un sac dans chaque main. Il a des espadrilles, deux sacs plastiques, un sourire benêt, les pieds croisés, le nez busqué. Quel que soit le temps, il est vêtu légèrement d’un t-shirt ou d’une chemise débraillée, d’un pantalon retroussé au bas, et de ses espadrilles. Quel que soit le temps. Et il arbore toujours son sourire benêt. A l’arrêt, je ne sais quelle superstition lui fait croiser les jambes. Et je ne sais quelle superstition lui fait remplir les sacs et ne jamais les poser. Je me suis longtemps demandé ce qu’il faisait là. A la cinémathèque. Je n’ai compris que la dernière fois, quand je l’ai vu acheter un billet et entendu parler de Douglas Sirk, avec les habitués. Il va au cinéma.

Et j’ai pris peur.

Depuis bien longtemps, je n’ai pas croisé le scarabée. Ce nom, ce surnom plus exactement, je le sais depuis hier soir, depuis que je mijote, depuis que je médite l’écriture de ce texte. [J’écris « texte » et je pense « poème », je voudrais tant qu’il soit un poème, autre chose qu’un de ces écrits fourre-tout, inclassables, qu’on ne range et ne publie nulle part, nulle part ailleurs que dans les revues ou les blogs, parce qu’ils sont – justement – « inclassables ».] Je ne peux la nommer autrement, voir autre chose que son lourd fardeau, car c’est ce qu’elle a de remarquable, hélas, que ce fardeau qu’elle pousse en permanence, qui fonde le reste et le détermine. Il fonde la panoplie. La panoplie du scarabée : petite, noire, loques, fardeau. En plus, elle est vieille. Je le suppose. Je ne l’ai jamais vue d’assez près, mais je vois une vieille. Je la vois ainsi : petite, vieille et voûtée. Ca va bien ensemble. Et une vieille qui pousse un caddie, c’est plus réaliste et plus vraisemblable. Dans ma tête. Elle pousse un caddie. Son fardeau, de fait, se compose de deux éléments : deux sacs à dos et un caddie rempli, bourré, débordant de sacs et de valises. Elle porte les sacs à dos sur son corps, l’un par-devant et l’autre derrière. Ils sont, eux-mêmes, déjà bien remplis. Elle paraît – elle, si frêle, si menue, si petite et si fragile -, elle paraît deux fois grosse. Elle paraît à la fois bossue et ventrue. On peut parler de carapace, dans ce cas-là, d’autant plus que tout cela est enrobé, enveloppé, saisi d’un vieil imperméable informe, d’une espèce de poncho, de cape à l’ancienne ou d’écolier, de manteau cache-poussière. Je ne sais pas. Je ne sais pas ce qu’elle porte. Je le vois, seulement, de loin, en gros. Petite, et certainement pauvre, une clocharde, qui a pris soin de grossir, de se grossir de manière artificielle. Et comme un scarabée roulant sa boule d’excréments [enfin, voici la comparaison], elle pousse son caddie débordant, rempli, bourré de sacs et de valises.

J’ai peur.

Depuis près d’un an, je n’ai pas croisé la baleine. Ce surnom, je le sais depuis deux ou trois jours seulement [avant, je la surnommais Jabba le Huth, comme le monstre de Star Wars ; c’était sévère, mais juste]. Je peux la surnommer autrement [on l’a vu], voir autre chose que sa corpulence, mais c’est ce qu’elle a de plus remarquable, hélas, que cette corpulence qui annonce le reste et le détermine. Il annonce la panoplie. La panoplie de la baleine : yeux, cheveux, lippe, voix, odeur. En plus, elle n’a pas d’âge. Elle est si laide que je ne peux pas lui donner d’âge. Elle est plus vieille que moi, mais elle a moins de cinquante ans, j’imagine. Je ne peux que l’imaginer. Supposer. Subodorer [spéculer, rêver, fantasmer… il faut que j’arrête les gradations, les phrases par accumulation : c’est trop facile]. Qui plus est, elle est grosse. Je l’ai déjà dit. La baleine est grosse, laide, rousse et puante. Elle a la peau blanche, comme une baleine [une seule : Moby Dick, je viens d’y songer]. Elle n’a qu’un ventre, qui tend le tissu fleuri de sa robe ou de sa blouse, elle n’est qu’un ventre. Elle n’a que ça : je ne lui connais pas d’autres formes. Le visage et le cou ne font qu’un, sont comme encastrés, fondus dans le buste. Sa lippe est molle, épaisse, et ses yeux fendus. A peine si l’on voit une lueur entre la chair molle et gonflée des poches et des paupières. Elle est si laide, elle est tellement laide [gradation]. J’appris, un jour, qu’elle avait prénom - que j’ai oublié, depuis… Giselle ? Des parents ont, un jour lointain, nommé un lardon frémissant, lui donnant un sexe que sa chair, depuis longtemps déjà, renie à chaque instant. Des parents lui ont donné la vie. De cette époque, il ne reste que la voix de tête, son air traînant et plaintif. Pour le reste, elle pue. Elle a fait de sa douche un placard et passe le temps, chez elle, à briquer son intérieur et soigner ses plantes vertes. Elle refuse de parler aux gens, à ses voisins : « Moi, je ne veux pas d’histoire ».

Voilà.

Lunettes, moustache, moumoute, ceinture, sacoche, espadrilles, sourire, pieds, nez, sacs, petite, noire, loques, fardeau, yeux, cheveux, lippe, voix, odeur. Petit, vieux, moustachu, chauve, ringard, jeune, espadrilles, sacs plastiques, sourire benêt, pieds croisés, nez busqué, vieille, sacs à dos, caddie, sacs et valises, sans âge, grosse, laide, rousse, puante. Couleur de terre, de muraille, d’hiver, cheveux coupés courts, avec une raie, t-shirt, chemise débraillée, pantalon retroussé, espadrilles, imperméable, poncho, cape à l’ancienne ou d’écolier, manteau cache-poussière, peau blanche, ventre, robe, blouse, lippe molle, épaisse, yeux fendus, laide, prénom, voix de tête. Petit homme, porteur de sacs, héron, scarabée, baleine, Jabba le Huth, Moby Dick. Douglas Sirk. Plantes vertes. Douche. Placard. Cinéma. Voisins. On voit de ces choses. Et encore, on ne dit pas tout. On choisit.

Un autre jour, je parlerai des punks à chien.