Le vrai monsieur Khol
De San.
Le vrai monsieur Khol
Il a peur de vivre. Monsieur Khol, le vrai, a peur de vivre et, pour cela, vit dans la grisaille. Le vrai monsieur Khol, pas le héros de fiction. Monsieur Khol, le vrai, a trouvé son pseudo dans une bande-dessinée. Ca raconte l’histoire d’un type, monsieur Khol, qui n’a pas de visage.
Un brave type. Gentil comme tout. Effacé, discret, comptable… C’est logique : tous les types qui vivent dans la grisaille, repliés sur eux-mêmes, sont comptables. Le populo, l’artiste et le bourgeois ne les voient pas autrement. Ce sont des gens ternes et ordonnés, les comptables, qui ne savent jouir que des petits plaisirs du calcul et du rangement. Des maniaques, à l’aise seulement dans les grilles étroites de leurs livres de comptabilité.
Le vrai monsieur Khol est informaticien. Dans l’informatique, on trouve toujours du travail. On le lui a dit. Il l’a vu. Monsieur Khol n’a pas suivi les conseils de son père. Il n’est pas fonctionnaire. Monsieur Khol avait treize ans quand son père s’est retrouvé au chômage. C’était la première fois, pas la dernière. Monsieur Khol était en âge de comprendre. Il a eu, avec son père, sa première discussion d’adulte. C’est là, que son père lui a dit qu’il fallait entrer dans l’administration. Pour la sûreté de l’emploi. Dans l’informatique, il se dit, ça revient au même et on gagne plus.
Il n’aime pas ça particulièrement. Ca l’ennuie même un peu. Mais c’est tranquille et monsieur Khol ne travaille pas pour le plaisir, de toute façon. Le dimanche soir, presque tous les dimanche soirs, sa mère était en larmes. Il l’a surprise, un jour, dans la cuisine, dans le noir, s’appuyant sur le plan de travail et pleurant. Elle avait peur de retourner au travail, le lendemain. Elle n’en pouvait plus de se faire insulter par les clients, au téléphone, à longueur de journée.
Lui, il est pas à la mine, quand même. L’essentiel, c’est d’avoir un boulot. Pas trop chiant, si possible. Le reste, c’est en plus.
Monsieur Khol, le faux, n’a pas de visage. Le vrai, par contre, en a un, bien réel, celui-là. Monsieur Khol, le vrai, a le visage de tout un chacun. Ca l’arrange bien. Ni trop blanc, ni trop foncé. Ni trop régulier, ni cabossé. Les yeux, le nez, le menton, les oreilles, n’ont rien de remarquable. Il évite, soigneusement, les fantaisies capillaires ou pilaires. Monsieur Khol a toujours eu le visage glabre et les cheveux courts, mais pas trop.
On lui demande parfois s’il n’est pas untel, le cousin ou le copain d’untel, s’il n’a pas fait telle chose ou habité à tel endroit. Il faut croire que les sosies de monsieur Khol sont nombreux. Très nombreux. Il ne fait rien pour arranger ça.
Il ne porte rien de trop voyant. Monsieur Khol, le faux, porte un costume noir, une chemise blanche et un melon. C’est normal, tous les monsieur Khol, les faux, ne portent pas autre chose. Ils sont comptables. A peu de choses près, le gros manteau en moins, on dirait un personnage de Magritte. Les personnages de Magritte doivent aussi être comptables.
Le vrai n’est pas comptable et vit au XXI° siècle. Il est informaticien. Il porte un blouson, une chemise, un jean ou un pantalon de toile. C’est tout : pas de veston, pas de beau manteau, pas de cuir. Juste de l’utile et, si possible, avec des couleurs discrètes. La tenue de monsieur Khol est correcte, sans plus. C’est le « sans plus » qui compte. Monsieur Khol n’en fait jamais trop.
Monsieur Khol, le faux, finit par trouver l’amour. Il est sauvé par ça. Le regard d’une femme - une jolie fille en chemisier blanc et à la taille mince, au lourd chignon, aux traits fins et délicats : la jeune fille, quoi -, le regard d’une femme lui donne un visage. C’est beau. Ca se passe à la campagne. L’histoire de monsieur Khol est une belle histoire. Elle a été écrite comme ça, pour rassurer les gens - peut-être.
Monsieur Khol, le vrai, n’est pas dupe. Il en tire même de l’amertume. En vérité, il rage. Il rage de voir que c’est si facile, dans la fiction. Il rage de voir que la BD veut nous faire croire que c’est aussi simple. Des regards de femme, il en a croisés. Aucun ne l’a sauvé. L’amour, il ne sait pas ce que c’est, tout simplement. Ca le dépasse. Il a beau chercher, il ne comprend pas. Il ne voit pas l’intérêt. L’amour, il sait que ça passe. Et quand ça passe pas, c’est pas mieux. C’est même franchement sinistre. C’est lourd, pour le peu qu’il en sait.
Comme le jour où sa mère a traité son père de con. « L’autre con », elle avait dit. C’était un soir, en rentrant. Sa mère était passée le prendre chez la nourrice, en voiture. Au retour, quand elle a vu le portail et les portes du garage ouverts, elle a dit : « Tiens, il est rentré l’autre con. » Le dîner fut sinistre, chacun s’évitant du regard, servant et se servant sans dire un mot. Monsieur Khol a pris peur. Il a cru, ce jour-là, que ses parents allaient divorcer. Quelques jours plus tard, devant ses frères et lui, ils se pelotaient sans complexe. D’accord.
Monsieur Khol ne comprend pas ce que ça veut dire. Comme l’amitié. Un jour, on se parle. Le lendemain, on se fait la gueule. Le surlendemain, on se réconcilie. Et puis ça recommence, jusqu’à ce qu’on ait plus rien à se dire. Vraiment, il ne comprend pas.
Monsieur Khol, le faux, n’a pas de sexualité. Ou si peu. En tout cas, ce n’est pas flagrant. Le vrai, par contre... Il va aux putes, comme on dit. Avec elles, il sait à quoi s’en tenir. Il n’a pas à leur plaire ou à leur faire la conversation. Le résultat est garanti, à condition de payer. A cinquante euros, c’est la pipe et à cent, le rapport complet. Pour deux cents, il peut rester une heure et avoir deux rapports. Parfois, un massage. Elles sont gentilles et souriantes. Surtout pas contrariantes.
Du moment qu’il a payé, il peut les toucher où il veut. Monsieur Khol est comme tous les hommes. Il a besoin, périodiquement, régulièrement, pour ne pas dire souvent, de caresser des cheveux, de toucher des seins, des fesses, de laisser sa main courir le long d’une cuisse ou mesurer la courbe d’un ventre. Il a besoin de poser ses lèvres sur celles d’une femme, sur ses épaules, sur sa gorge ou bien ses joues, le creux de son ventre. Il a besoin de serrer le corps d’une femme contre le sien, que ce soit à l’horizontale ou à la verticale.
Après, bien évidement, et ce n’est pas aussi simple, après, il n’en sort pas pour autant rassasié. Mettre sa queue dans le con d’une prostituée, ce n’est pas très gratifiant. On ne sent rien. C’est comme un grand vide autour de sa queue. Pour avoir, une fois dans sa vie, eu des rapports « non tarifés », il sait qu’il y a mieux. Il en est d’autant plus frustré. Avant, il trouvait ça normal. Maintenant, il se dit que c’est toujours mieux que rien.
Mais bon, au moins, il sait à quoi s’en tenir. Il n’y a pas de surprise, bonne ou mauvaise. Le résultat est garanti, même médiocre et peu satisfaisant. Il aura eu, au moins, son poids de chair et de chaleur humaine. Au moins…
Enfin, monsieur Khol, le faux, n’a pas d’animaux domestiques. Pas dans mon souvenir. Le vrai non plus, d’ailleurs. Pas de chat. Pas de chien. Pas de canarie, de perroquet, de lapin ou de tortue. Ni de cobaye ou de cochon d’Inde. Pas de gerbille. Les animaux, c’est comme tout : il faut s’en occuper. Et puis, ça meurt.
Monsieur Khol, le vrai, n’attend rien et ne veut rien. Il s’applique à ne pas vivre et s’en tient aux petits riens du quotidien. Ca l’occupe. Pourtant, monsieur Khol ne désespère pas de voir, un jour, sa vie commencer. C’est bien arrivé à l’autre con, là, le faux. Rideau.
Sylvain Bonnafoux - octobre 2008
