Le balafré

De San.

Le balafré

I

J’ai cru le discours qui veut qu’à l’école
des coups il faille mettre sa carcasse
J’ai cru les mots qui veulent que l’on casse
le petit moi qui siège au fond du col


Je me suis collé des tonnes de claques
J’ai fait le justicier, le bon apôtre
Je me suis battu tout comme les autres
J’ai recollé ce qui tenait en vrac


J’ai cru le discours qui veut que l’on casse
le cou de ses petits copains d’école
J’ai cru les mots qui veulent que l’on colle
une trempe, une claque à sa bécasse


J’ai vu de quel recours le regard vide
humide et fuyant des autres m’était
J’ai vu très tôt que le veule sautait
Des tréteaux dès qu’il avait fait un bide


Je me suis collé la trogne des autres
J’ai fait le balancier, la tête à claques
Je me suis battu tout comme les cracks
J’ai gagné poing par poing d’être des nôtres


Je me suis gavé d’une coke indue
en aspirant tant et plus, des montagnes
J’ai gravi le petit moi de cocagne
en m’écoutant, la langue bien pendue


Je me suis grillé la blonde cocagne
toute en talons, en ongles peints, imbue
de ses reflets croisés dans mes yeux bus
Je me suis payé la blonde champagne


(février 2007)

II

Je me suis fait un nom : le balafré
Je le brodais sur la chair nue, à vif
de mes ennemis, à coups de canif
J’écoutais leurs cris, je m’en suis goinfré


Mais tout ça, c’était avant. Avant de faillir. Depuis, je me suis planté, bien planté. J’ai chuté. J’avais tout le secteur. Des hommes partout, qui faisaient le guet aux portes de la cité. Je tenais le marché. J’avais l’exclusivité sur les toutes les drogues, tous les trafics d’armes, de voitures et de pièces détachées. En homme d’affaires avisé, j’avais diversifié mes activités.

J’ai joué, j’ai perdu : je me suis fait prendre
C’est normal, c’est le destin. Il fallait
bien que ça m’arrive, à moi, de descendre
et comme les grands d’être mis au frais


Il me fallait bien un cachot, pour y moisir. Je me voyais déjà, dans ma geôle, assis sur le pavé humide, éclairé seulement, salement, par le jour blafard d’une petite lucarne aux barreaux moussus. Des chaînes aux pieds. J’aurais préféré mourir, c’était plus classe, mais je me suis fait prendre, je me suis salement fait prendre. C’est aussi bien, soit dit en passant.


Il fallait bien que ça m’arrive, mais
maman, comme les flics, ces pieds-tendres
ne savent pas, n’ont pas compris, que j’ai
fait ce qu’il fallait pour finir en cendres


Alors, maman est venue au commissariat, pour me chercher, en pleurs. Les policiers l’ont rassurée. Ils lui ont dit que pour un vélo, ils n’allaient quand même pas m’ouvrir un casier. Ils ont ri. Gentiment. Moi, j’aurais tout voulu : le procès, la peine, les empreintes digitales, le test ADN, mon nom dans un fichier… comme les vrais. Mais ces cons, ils n’ont pas voulu.

A 13 ans, et pour un vélo, ils se sont dits que c’était pas la peine, que ça ne valait pas le coup, pas la peine, que je méritais juste une trempe. Une bonne trempe. Une de plus.

(octobre 2008)
Sylvain Bonnafoux