Larme à gauche
De San.
Larme à gauche (diptyque métropolitain)
I
C’est le journal télévisé
On y voit les mêmes images
Mais tu crois qu’il est avisé
De les regarder ces hommages
A la misère dans le monde
Tu veux bien goûter à l’immonde
Tu le regardes dans l’écran
Ce n’est qu’un petit africain
Il n’a certes pas de maman
Il n’a sans doute pas de pain
Tu sais qu’il est comme les autres
Avant lui, tu en as vu d’autres
Il regarde la caméra
De ses yeux caves et noircis
On dit qu’il a le choléra
Que ses vieux ont été occis
Ce soir, tu regardes sans faim
Son ventre gros de trop de faim
Tu es sur le quai du métro
Il est sept heures du matin
Il y a une affiche rétro
Qui fait l’éloge du gratin
Tu vois sous l’affiche un clochard
Et une boîte de pilchard
C’est un homme gros et ventru
Ses mains sont rouges du poisson
Qu’il a mangé ce malotru
Ses mains sont privées de moisson
Il n’a pas dormi cette nuit
Un clochard ne dort pas la nuit
Il est allongé en travers
D’un rang de sièges coques bleus
Il est couché sur le revers
D’un manteau. Il compte ses bleus
Il sait bien que tu le regardes
Mais il reste lui sur ses gardes
Il te voit fouiller dans ta poche
Compter un à un chaque sou
Te demander si monsieur Roche
Va te donner ton avance ou
Dire comme à son habitude
Que tu es en retard ma prude
[1° février 2007]
II
Les yeux sur l’écran, les photos
Le ventre gros de trop de faim
Tu le sens, le vois dans ton dos
Le nègre, l’enfant, l’africain
Celui pour qui tu lâcheras
L’argent, le seul bien que tu as
Tu te dis de gauche, mon cœur
Le cœur à gauche et dans ta poche
Les sous, ce blé baigné de sueur
Attendent là qu’on les décroche
Le pot, dis-tu, tu le répètes
Le cul de ne pas vivre en bête
Ce gars sur le quai qui déraille
Et pour toi détaille sa joie
Empuantie d’alcool et d’ail
T’as, dis-tu, insultée trois fois
Mais il faut l’écouter dis-tu
Me toisant d’un air entendu
Sa voix sur le quai, dans les rames
Si rauque, hésitante, cassée
Dit le manque et l’effroi, les drames
La vie, sous silence passée,
D’un qui comme les autres squatte
Le métro, les trottoirs, les boîtes
Il passe entre les rangs la main
Tendue, les pieds traînants, les yeux
Baissés glissant d’un sac à main
A l’autre, murmurant « - Monsieur
Merci, monsieur – Et toi, vas-y
Me dis-tu, vas-y, donne-lui ! »
Je suis comme les autres, va
Egoïste, enragé, dis-tu
Syndiqué rivé sur mes a
-cquis, mes privilèges, ce dû
Ce pour quoi d’autres avant moi
Ont combattu l’ordre et la loi
[31 janvier 2007]
Sylvain Bonnafoux
