La première humiliation

De San.

La première humiliation de la journée

Le réveil sonne : Première humiliation de la journée ! (slogan soixante-huitard)

Ca sonne. Ca sonne encore. Ca continue de sonner. Le réveil sonne en continu. Le réveil sonne depuis – peut-être – une minute. Peut-être… tu ne sais pas. Tu t’en doutes. Une minute, c’est beaucoup. A cette heure-ci, ce jour-là, ce moment précis de la semaine, une minute c’est déjà bien. Pour un lundi matin, c’est ça de pris. C’est toujours ça de gagné. Tu t’enfouis la tête dans le traversin. Pour ne pas entendre. Tu ne veux pas entendre le bip continu, la sonnerie grave et grasse, et prolongée, continue, du réveil. Ton réveil pas agréable, revêche et agressif. Il te casse la tête. Tous les matins, il te casse la tête. Mais ce matin, encore plus que les autres, il te casse la tête. Le lundi, c’est pire. Tu ne dors jamais, le lundi. Dans la nuit du dimanche au lundi, tu as toujours du mal à dormir. Cette nuit, encore, tu as dû dormir deux heures. A tout casser. Deux heures à tout casser. Il t’en faut, du temps, pour t’endormir. Toute la nuit, toutes les nuits du dimanche au lundi, il te faut bien trois heures pour t’endormir. Quand tu t’endors. Tu as tellement peur de ne pas dormir, d’ailleurs, que tu te couches, maintenant, le plus tard possible. Tu trouves toujours un prétexte. N’importe quel prétexte pour ne pas te coucher plus tôt. Et tu te retournes. Une fois couché, tu te retournes. Tu passes trois heures, quatre heures parfois, à te retourner dans ton lit glacé. Et quand t’as trouvé ta position, au petit matin, le réveil sonne. Alors, tu plonges ta tête dans le traversin, là où c’est chaud. Tu restes immobile, là où ton corps lové, recroquevillé, a chauffé les draps. Là où il fait bon. Si tu bouges, c’est le froid, le froid glacial du petit matin. Ce froid que tu combats, la nuit, en empilant les couches. Tu ne mets pas le radiateur. Tu ne l’as pas encore allumé, c’est trop tôt. C’est encore trop tôt, cette année, pour le faire. Tu peux tenir. Avec trois épaisseurs, tu peux tenir. Avec deux couettes et un duvet, avec un bon pyjama et une paire de chaussettes, tu peux supporter le froid. Ne pas prendre froid. Ne pas tomber malade. Quand on dort seul, dans une pièce pas chauffée, on prend froid. Il y a encore trois mois, tu n’avais pas besoin de le chauffer, ton studio. Ton petit studio. Tu dormais rarement seul. Tu étais avec Judith. Avec elle, même à poils, toujours à poils, une épaisseur, c’était bon. Ca suffisait, une seule épaisseur, pour couvrir vos ébats. Pas très amoureux, les ébats, pas beaucoup de sentiments, mais quels ébats ! Elle savait s’ébattre, la petite, elle savait y faire. C’est ça qu’est bien, avec les jeunes, avec les petites minettes dans son genre. Enfin, c’est bien et c’est pas bien. Ce qui est bien, c’est qu’elles couchent vite, les petites dans son genre. Ce qui l’est moins, c’est qu’elles découchent aussi vite. A son âge, c’est normal. On s’attarde pas à son âge, on passe vite à autre chose. Un autre mec, un autre taf’, une autre coupe de cheveux, une autre paire de baskets ou un autre téléphone. Une autre vie, quoi. A son âge, on a plusieurs vies. Toi, depuis que tu travailles, t’en as qu’une de vie, toujours la même. Avec les mêmes petites cueillies au taf’, toujours les mêmes. Y’a que ça de bien dans le taf’, le turn-over et la jeunesse des tournants. Sur les plateaux téléphoniques, ça tourne beaucoup. Y’en a pas beaucoup des comme toi, sur le plateau. Des types comme toi, qui rament depuis quinze ans. Des types qu’ont passé la trentaine. Qu’ont dit, comme les petits jeunes que tu vois passer tous les mois, qu’y feraient pas ça toute leur vie… et qui sont encore là, quinze ans après. Les types comme toi, on les regarde avec commisération. On les appelle « papy », « l’ancien ». On se moque de tes cheveux gris. Les cheveux gris que tu n’as pas, mais qu’on trouve quand même. Comme ces poux, que ton chef, le même depuis cinq ans, te cherche en vain. Ton con de chef, qu’est jamais là, plus souvent dans le con de sa putain d’adjointe, que sur le plateau. Ton chef, qu’a rien d’autre à faire, sinon, que de t’écouter, le con, répondre aux clients. Comment tu réponds aux clients. Pour voir si tu dis bien « Monsieur », « Madame », « Bonjour », « Merci », « Au revoir ». Pour voir si t’as bien placé les mots-clefs, si t’as déroulé l’argumentaire dans le bon ordre, si t’as pensé, entre chaque phrase, à répéter le nom du client. Pour voir si t’es bien poli avec le client. Si t’as pas passé trop de temps, par hasard, avec ce client. Parce qu’après, faut passer à un autre client. Parce qu’après, faut les compter, les clients. Parce qu’il a que ça à faire, ton chef, que de te faire compter les clients. Pour qu’il remplisse, lui, sa petite grille hebdomadaire. Sa petite grille Excel, qu’il ira montrer à ses chefs, à lui, pour leur dire : « vous voyez, on a fait tant, cette semaine », en remuant la queue, comme un bon toutou. Ton connard de chef, qui n’a que ça à faire, de vous débriefer chaque semaine. De vous rappeler, chaque semaine, que c’est pas bien de faire ça, que c’est pas mieux de faire ci. Et que ça, encore, faut le faire autrement, pas comme Arthur, la dernière fois, « Hein, Arthur ? ». « Et Gwen, dis, Gwendoline, tu peux pas répondre un peu plus vite ? » Parce qu’ils attendent, les clients, ils attendent, ils ont pas que ça à faire ! Pas comme lui. Ton chef, qui fait que ça, chaque année, de programmer des formations, toujours les mêmes. Des formations où t’apprends qu’il faut sourire au téléphone, parce qu’on doit l’entendre, le sourire, au téléphone. Des formations où t’apprends que toi, le petit grouillot, toi, le larbin, toi, l’un-peu-plus-que-smicard, toi, tu es l’entreprise, pour le client, tu es l’entreprise. Il a que ça à faire, ton chef. Ton connard de chef qui, chaque année, vous fait déguiser pour Halloween. Parce que c’est bien, pour l’esprit d’équipe. Ton connard de chef, qu’a rien d’autre à faire, vraiment, que de vous faire changer de place tous les six mois. Parce que c’est bien de changer. Parce qu’il faut pas s’habituer. Et comme il faut pas s’habituer, on change les process. Ton gros connard de chef, il a que ça à faire, tous les six mois, de vous faire changer de process. Comme si ça changeait quoi que ce soit… Et maintenant, y’a l’automate, qui appelle tout seul, qui appelle plus que toi, qui te force à décrocher dès que t’as raccroché, qui t’empêche même de te lever pour aller pisser, qui sonne tout le temps. Qui sonne sans arrêt. Qui sonne en continu. Qui continue de sonner. Qui n’en finit plus de sonner…

Sylvain Bonnafoux - novembre 2008