La patron, c'est ce qui t'habille
De San.
Le patron, c’est ce qui t’habille
Le patron, c’est quoi ? C’est ce qui t’habille. Le patron, c’est ce sur quoi l’on découpe tout costume. Toutes les fringues, sur le patron, sont dotées d’un contour : les pantalons, les paires de pantalon, les culottes, les bermudas, les shorts, les fuseaux, les legin, les combinaisons, les chemises de nuit, les t-shirt, les chemises, les chemisiers, les chemisettes, les corsages, les jupes, les vestes, les vestons, les manteaux, les blousons, les pardessus, les capes, tout. Tout trouve sur un patron son modèle et un dessin, son contour et sa silhouette. C’est sur le patron que l’ouvrier taille sa cotte, son bleu de travail ou bleu de chauffe, son bleu. Le bleu qu’est plus très bleu, d’ailleurs. Plus souvent gris, gris clair ou gris foncé, ou bien vert, blanc, blanc cassé, comme à Peugeot. Fût un temps. L’employé, lui aussi, se voit tracé, doté d’un costume. Pour lui, c’est un petit peu plus compliqué. L’employé, c’est un ensemble. Pantalon, chemise, cravate, veston. Les nuances et les couleurs sont, il a bien de la chance, plus variées et plus nombreuses : gris, gris perle ou gris clair, gris foncé ; anthracite, noir (souvent, très souvent, le plus souvent même), avec ou sans rayures ; bleu (souvent, très souvent, le plus souvent même), bleu nuit, bleu pétrole, bleu profond, bleu marine ou bleu blazer, pas bleu ciel en tout cas (ça fait pédale), ni bleu électrique (c’est trop vulgaire) ; marron, aussi, marron foncé, marron clair, marron marron ; beige ou sable, ce genre de couleur indéfinissable ; blanc, blanc écru, blanc crème ou blanc cassé pour l’été (pas l’hiver, pas quand il pleut). Pour égayer le tout, on a inventé les motifs : rayures, fines ou moins fines, larges, simples ou doublées, et même triples, de la couleur qu’on veut ; carreaux, le plus chic en pied-de-poule ou prince de Galles, et le plus ringard, le plus vulgaire, façon années 70 – ça en jette. La coupe varie selon la décennie : droite, ajustée, large, cintrée, bouffante, avec des renflements, des soufflets, des poches, de deux à cinq boutons, avec ou sans fermeture éclair, sans ornement, en forme de pyramide, sur la base ou le sommet. Dans tous les cas, on regrette d’avoir porté ce costume la décennie précédente et l’on s’empresse d’en acheter un que l’on trouvera laid dans quelques années. Pour les femmes, c’est pareil – en mieux : tailleur, pantalon-tailleur, jupe et veste, assorties ou non, robe, « ensemble » (ça veut tout dire). Les femmes ont droit à tous les motifs que la mode leur accorde : rayures, horizontales ou verticales (les hommes n’ont plus souvent droit qu’aux secondes), arabesques, fleurs, fruits, formes géométriques, broderies à la con, superpositions… Et une variété de couleurs ! Une femme peut porter une veste rouge. Les femmes ont bien de la chance. Mais les travailleurs d’aujourd’hui, de toute façon, ont beaucoup de chance. Qu’ils occupent les plus bas échelons, un échelon intermédiaire ou même supérieur, ils peuvent le plus souvent faire ce qu’ils veulent. Qu’il soit ou non en présence de la clientèle, le travailleur moyen, le travailleur lambda, porte ce qu’il veut. Il peut, s’il le veut, venir au taf en jeans et en t-shirt. Il peut ne pas être rasé, pas coiffé, et chausser des baskets (mais pas de tongs). On ne lui demande pas d’être beau, d’être propre, sans une oreille qui dépasse. On n’en est plus là, c’est ça le progrès. On lui demande juste de faire son boulot. Evidemment, on ne parle pas des pauvres cadres supérieurs, des pauvres commerciaux, contraints les pauvres, de se vêtir d’un beau costume. Chez eux le rang ne se mesure pas qu’à la coupe, mais à l’étoffe : acrylique, polyester, autre synthétique, coton, lin, soie… Car à leur niveau, dans leur fonction, il faut en imposer. Ces messieurs sont en constante représentation (on les plaint). Pas comme le travailleur moyen, ou petit, ou plus que moyen. Lui, le chanceux, il peut faire ce qu’il veut. Il est libre de venir au taf sapé comme il veut. On est loin de l’homme au complet gris des années 50, du rond-de-cuir à manchettes du XIX° siècle, de l’ouvrier gouailleur à casquette, tous rongés par leur fonction, phagocytés par leur métier, épinalisés. Le travailleur d’aujourd’hui, il s’habille comme il est. Il vient au travail sapé comme au-dehors. Comme chez lui, dans l’intimité de son foyer meublé par Ikéa. Il est lui, lui-même, au travail. Lui-même, avec ses fringues achetées en grande surface ou dans les boutiques franchisées. On le prend comme il est, qu’il dit. Qu’il croit. Il est libre. Sauf de ne pas venir là, au taf. Pour servir TON patron.
Sylvain Bonnafoux - 15 et 16 décembre 2008
