L'en/vie
De San.
L’en/vie
Je n’attends rien que l’attente n’ait pas dissipé
Je n’attends rien que le temps n’ait fini par dissoudre
[C’est pareil, mais j’insiste]
Je n’attends rien que de comprendre, un peu, ce qui s’est passé
[En supposant qu’il se soit passé quelque chose]
Tes yeux ne me quittent plus depuis que tu les as fermés
[Tes yeux…]
Je crève de ne pouvoir te dire ce que je n’ai jamais voulu te dire
[On appelle ça de la rétention, ou de la constipation]
Je crève d’en crever, de ne plus penser qu’à crever, d’être en tout crevé d’avoir – si tôt – crevé
J’en crève de m’être renié à chacun de mes pas
D’avoir tout fait pour m’oublier
D’avoir oublié qui j’étais pour ne plus penser qu’à ce que je pourrais être
Je crève d’avoir ôté, une à une, toutes les peaux dont je me suis bardé en grandissant
D’avoir revêtu, une à une, les pelures que l’on donne aux grands, qu’on leur somme de porter
Je suis comme le mime avec son visage peint, blanchi
Je suis comme le mime avec son visage de poudre se dissolvant dans l’eau
Je suis comme le mime avec sa gueule enfarinée réduite aux plus simples expressions
Je suis comme le mime avec son air ahuri, sa bouche écartelée et ses yeux de chien battu
Je suis comme lui avec sa face plate et relevée de sourcils peints, exagérément arqués, et de lèvres barbouillées
Je vis comme lui avec un visage d’emprunt, immédiatement reconnaissable
Un visage de circonstance, un visage de craie, un visage en deux ou trois traits
Un visage friable et volatile, prêt à s’envoler au moindre souffle, à s’effacer sous la moindre pression
Je crève d’être déjà, depuis si longtemps, je crève d’être déjà mort
Je vis dans la mort ma vie à vivre celles des autres
Je passe ma vie à regarder comment vivent les autres
Je vis de regarder des vies qui ne sont pas les miennes
[Celle des autres]
Je passe ma vie à regarder d’autres qui ne sont pas LA mienne
[C’est pareil, mais j’insiste]
Je vis, depuis toujours, derrière une vitre que ni le temps ni les autres n’ont réussi à briser
Je suis comme le mime dont les mains à plat se heurtent à une vitre invisible
Je suis comme ce mime qui de ses mains crée lui-même la boîte dans laquelle il est enfermé
Qui de ses mains ouvertes trace les limites d’un espace volontiers resserré, comprimé
[C’est pareil, mais j’insiste]
Je suis comme lui dont les yeux sont fixés sur ses mains ouvertes et gantées
Je fais comme lui, dont l’horizon, le regard, sont bornés par ces mêmes mains
Ses mains en éventail, ses mains de palme adhérant aux surfaces planes, lisses et imaginaires d’une cellule virtuelle
Il m’arrive, parfois, en écartant les doigts, de voir à travers la vitre, de regarder dehors
Les gens sont si beaux, je crois
Vu de l’extérieur, de l’autre côté de la vitre, les autres sont si beaux
Leurs vêtements si impeccables et si bien portés, comme ceux des mannequins dans la vitrine
Les filles des autres, aussi, ont toujours été plus belles que les miennes, plus vraies
[Normales, tout simplement]
Les sentiments des autres ont toujours été plus beaux et plus forts que les miens
Les livres lus par les autres ont toujours été plus passionnants, plus intéressants que les miens
Leur écriture plus poignante et leur voix plus prégnante
Et leurs soirées, leurs amitiés si vibrantes, leurs rires si naturels et si spontanés, si sonores
Leur amitié si sonore et si bruyante
[En tout cas, c’est ce qu’on voit sur les photos]
Leurs aventures toujours si pittoresques même quand elles se passent au coin de la rue
Les faits, les petits faits vécus par les autres, toutes leurs histoires étaient des histoires
Moi, je n’ai rien vécu, rien qui puisse se raconter, rien à dire et à raconter, rien à travailler
[Et même]
Leurs soucis, leurs petites inquiétudes et obligations, leur emploi du temps, sont si réels
[Et leurs soupirs si convaincants]
Moi, je n’ai pas d’histoire, pas de début, pas de fin, pas même un milieu où j’aurais fait semblant de vivre
Juste une succession d’actes manqués, esquissés, ébauchés, à peine nommés et pas toujours dits
Moi, je me suis tu des années, des années durant, à bien chercher ce que je pourrais dire
Moi, je me suis tu autant d’années, sinon plus, à chercher comment dire le peu que j’avais à dire
Le peu que je croyais pouvoir, devoir, vouloir, dire ou écrire, énoncer pour les autres
Moi, je me suis tué à fouiller au fond de ce que je croyais être le fond
Fouiller en moi comme dans une poubelle, avec des gants de caoutchouc blanc,
Ramassant les ordures par grappes et par brassées, faisant l’amalgame et systématisant
[Ennemi du tri sélectif et confondant volontiers les bacs]
Y trouvant la confirmation de thèses hypothéquées depuis le début, arrêtées avant tout début
Y trouvant ce que je voulais bien trouver parce qu’on me l’avait déjà dit
[On trouve toujours plus malin que soi]
Parce qu’une main, couinant sous la pression du caoutchouc, s’était laissée guider par les autres
[Lesquels, autres ?]
J’ai perdu ma vie à la chercher en moi, ou chez les autres
Je l’ai perdue à la chercher tout court
[Et là, le proverbe musulman ou la fable des deux pigeons]
Ma vie se répand hors de moi comme une huile grasse et noirâtre, puante et saoulante
Elle m’accompagne sur le sol, mimant le moindre de mes gestes, me bissant
Elle surgit dans la rue, dans la moindre vitrine ou le plus petit carreau, la moindre flaque d’eau
Ma vie s’étale sur le goudron dans les proportions les plus délirantes, allongeant mon corps ou mes membres, leur imprimant des angles impossibles
Ma vie fait semblant de me suivre ou de me précéder quand elle ne veut pas faire corps avec moi
Ma vie a honte de qui la mène et ne l’assume pas
Ma vie peu à peu, telle une amoureuse déçue, se lasse et se détache de moi, s’évanouit sitôt la nuit tombée
Elle passe son temps à fumer des clopes et des clopes, réduisant en fumée ce qui nous liait
Elle passe son temps vautrée sur le canapé, à faire du lard et se peindre les ongles en regardant la télévision
Ma vie ne m’
Sylvain Bonnafoux - juillet-août 2008
