L'aride
De San.
L’aride
Je connais mon visage. Je l’ai vu changer. Et je le verrai encore changer. Je ne mourrai pas demain, ni après-demain. Pour le moment, et ça, ça ne changera pas, j’ai toujours mon air buté, quand je me regarde dans la glace.
Quand je me regarde dans toutes les glaces. Celle de mon armoire ou de ma salle de douche-toilettes. Celle des toilettes, des toilettes publiques – à la gare ou au cinéma, dans les cafés et les restaurants, au boulot -, avec l’éclairage par en-haut, qui me fait des cernes, des putains de cernes, qui relate ma calvitie naissante. Mais aussi : les vitres de mes fenêtres, et celles des autres, celles des wagons de métro, les vitrines, les baies vitrées, les carreaux des portes vitrées, la grande glace du hall de mon immeuble, éclairée par le haut, dénonçant la même alopécie… Partout, de face, de profil ou de trois-quarts, c’est moi.
Ce n'est que moi.
Dans la glace.
Je me regarde souvent, dans la glace. Pour vérifier que je suis là. Que je suis bien là, toujours moi, toujours le même. Hélas. Je me regarde. Et je me vois bien là, je me reconnais, tel que je me suis toujours vu. Mieux que sur les photos. Sans cet aspect figé, cette allure de figurine en plastique que me donnent certains éclairages, ou certaines expressions. Avec ces mêmes yeux marrons, toutefois, ces yeux de tueur qui font si peur aux filles qui la voient, ma photo, sur Meetic. Ces yeux fixes, plantés comme deux clous dans un visage encore jeune, aux traits grossiers mais à peu près, je dis bien « à peu près », réguliers.
Tout n’a pas changé, sinon. Tout n’a pas changé, encore. Il y a, juste, quelques petits défauts en plus. Des boutons, des faux boutons, que je ne saurais pas nommer, qui sortent on ne sait d’où, et s’installent à demeure, sur mon visage, pour toujours. Il y a mes yeux, encore, qui avec les ans, marquent un peu plus leur dissymétrie. Le nez qui grossit. Mais pour le reste, ça se tient.
Mon visage est un peu lisse, encore, et j’ai le temps, j’ai encore le temps, je le crois, je veux le croire, de le voir se durcir, puis s’affaisser, puis s’amollir, et devenir rugueux, et granuleux, plissé. Ma première ride, je l’ai découverte à 25 ans. A l’armée. Entre les deux yeux. On m’a dit : la ride du souci, ou de la réflexion. Je ne sais plus. Depuis, elle ne cesse de grandir. Il y’en a d’autres. Deux rides horizontales sur le front. Des pattes d’oies, qui se remarquent, surtout, quand j’ai bu, un peu trop, quand je suis fatigué, quand je ris, quand il est trop tard et temps d’aller se coucher. Les rides, les rides autour de la bouche, les deux grands plis qui partent de la base du nez, ou plutôt, juste au-dessus des ailes, pour former deux arcs autour de la bouche.
Et ce creux, aussi, ce creux sous la joue, à gauche, près du menton. Il vient d’où, lui ? De quelle blessure ? Quelqu’un croyait, m’avait dit, en tout cas, que ma ride entre les yeux était une cicatrice. Bizarre. Ca aurait plus de gueule, une cicatrice. C’est vrai. Ca en impose toujours, une cicatrice. Parce que, même quand on n’a pas vécu, on en a des rides. On a beau se préserver, se couvrir, se nourrir de fruits et de légumes, se passer de la crème hydratante, ne pas vivre et travailler dehors, au soleil ou dans le froid, sous la pluie, les rides, ça vient quand même. Ca finit bien par arriver. Et ça tient, ça part plus, ça s’accroche et ça pullule, ça fourmille, ça fait de soi plus qu’un paquet de plis. Comme ça, sans rien demander. Sans qu’on ait rien fait pour. Alors qu’on a tout fait contre.
Les rides, ça ne veut pas dire qu’on a vécu. Ca veut juste dire, comme dirait l’autre, un Sénèque, qu’on a longtemps duré. Et qu’est-ce que ça peut bien faire, de longtemps durer, si c’est pour ne pas vivre ? Hein ?
Sylvain Bonnafoux – janvier 2009
