Introduction
De San.
Introduction
Je devrais…
Je devrais parler du racisme et de l’intolérance
Je devrais parler des policiers et de leur violence
Je devrais parler de l’intolérance et du racisme
Je devrais parler de la montée du fascisme
Mais je n’ai pas une tête à me faire contrôler
Je devrais parler de la vie misérable des quartiers
Je devrais parler de la colère qui bout dans les cités
Je devrais parler de la violence et de l’exclusion
Je devrais en parler comme on le fait à la télévision
Car je ne vais jamais dans ces endroits-là
Je pourrais…
Je pourrais dire que j’ai faim de reconnaissance et de respect
Je pourrais dire qu’il faut respecter l’autre et vivre en paix
Je pourrais dire et rappeler que tous les hommes naissent égaux
Je pourrais dire que beaucoup d’entre eux cèdent à leur ego
Mais je n’ai pas une tête à faire la morale
Je pourrais dire que la religion n’est qu’amour
Je pourrais dire que nous avons le même dieu depuis toujours
Je pourrais dire qu’il faut croire ce que dit le livre des églises
Je pourrais dire, au contraire, qu’il faut écouter ce que les autres disent
Car je ne mets pas les pieds dans ces endroits-là
Ben oui…
Je pourrais me bercer du rêve américain
Je devrais nier la lutte des classes
Je devrais affirmer le choc et la lutte des races
M’autoriser du passé pour jouer les indiens
Je devrais de ma haine accabler les puissants
Je pourrais jouer l’intègre et défier les majors
Je pourrais faire le méchant, le matamore
Il suffirait de grogner et de montrer les dents
Je dirais, pour finir, que ton fils ne doit pas traîner
Je dirais à tous les jeunes qu’il faut aller voter
Je devrais, je pourrais…mais il y en a qui
Sont peut-être mieux placés que moi, pour ça
Le disent beaucoup mieux que moi, tout ça
Et pourtant…
Je pourrais laisser croire que j’ai tout inventé
Je devrais, pour m’affirmer, brandir l’histoire de l’art
Exiger que l’on paye sa dette à César
Et me déclarer maître dans l’art de provoquer
Je devrais, sous un débardeur seyant, gonfler mes pectoraux
Je pourrais brasser du vent pour soutenir mon ego
Enfoncer mes rivaux pour ne pas lâcher prise
Je pourrais jouer la bête de foire dans les émissions peoples
Gloser sur mon dernier scandale et mes années de taule
Tourner, enfin, dans un clip vantant la libre entreprise
Il y en a bien qui le font,
Ils ne s’en portent pas plus mal,
Mais peut-être n’ont-ils pas,
Comme moi, le sens du ridicule
Et pourtant…
Je pourrais habiller le tout d’un manteau de vers
[Ce serait si beau]
Je devrais aligner la rime sur douze ou treize vers
Je pourrais déclamer cette rage en deux temps
User de l’anglais, de l’argot et du verlan
Pour rappeler à tous que je viens de la rue
Je devrais ignorer le hiatus pour soigner ma diction
Je pourrais multiplier assonances et allitérations
Je devrais cultiver les paradoxes et les jeux d’échos
[Ce serait trop fort]
Multiplier les calembours et les alliances de mots
Pour faire dire aux journalistes que je suis un poète
Ben oui, mais…
Je ne veux pas que mes mots appuient toutes ces bagatelles
Je voudrais, en retournant la langue, atteindre le réel
Mais je ne suis pas Rimbaud, j’en doute fort
[Rimbaud ou un autre]
Je voudrais, par mes mots, lutter contre le grand capital
Je voudrais dire et marteler à quel point il est brutal
Mais je ne suis pas Joe Hill, du moins pas encore
[C’est qui Joe Hill ?]
Je ne suis qu’un petit blanc élevé en zone pavillonnaire
Je ne suis qu’un bac + 5, un petit cadre du tertiaire
[Mais pas CSP+, juste un type moyen]
Qui, comme tout le monde, ne sait pas ce qu’il fait là
Et qui, comme tout le monde, doit faire avec cela
Sylvain Bonnafoux Du 1° au 10 juin
